Poétique de l'auto-stop

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Après le très beau Légende (Gallimard, 2016) qui nous emmenait dans la Crau provençale, en un univers où transhument brebis, photographies et amitiés masculines, Sylvain Prudhomme revient avec Par les routes, où il nous place dans le sillage d'un autostoppeur sans prénom et de son ami Sacha, écrivain de son état.

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L'Autostoppeur parcours la France pour le seul plaisir du voyage embarqué dans le véhicule d'autrui. L’intensité de son usage de la route des autres varie au cours de son existence et nous faisons sa connaissance alors qu’il vit dans un village du sud, et que Sacha, le narrateur du roman, retrouve son complice de jeunesse après une longue séparation, le découvre en couple et père d’un fils, sédentaire presque, mais disparaissant ponctuellement durant quelques jours pour rejoindre sa maitresse bitumée. Sacha se coule dans la vie familiale de l’Autostoppeur avec l’évidence d’une amitié aux racines fortes enlaçant désormais un quatuor.

Les discussions résonnent

Le jardin de la maison est accueillant, les discussions résonnent dans les soirs d’été. L’Autostoppeur lève – peu à peu, par fragments – le voile sur ce qui le porte par les routes : non pas la destination, celle inscrite sur la pancarte tendue vers l’automobiliste, mais le trajet lui-même, dans l’habitacle et la vie des autres :

"Il racontait les échanges de regards. L'importance de cette attente discrète, à peine un sourire par lequel il entrait en contact avec un automobiliste au visage sympathique, prenait presque rendez-vous avec lui. (...) Il décrivait l'instant étrange où le marché est conclu, l'accord passé, et alors en un éclair le jeu d’interpellation muette s'interrompt, d'un coup il n'est plus de la moindre utilité, il n'y a plus à convaincre, simplement à attendre la traduction en actes de la promesse tacitement faite. L'automobiliste et l'autostoppeur à partir de ce moment liés. Traversés par cette même pensée: tout à l'heure, dans quelques minutes à peine, nous serons assis côte à côte dans le même habitable, nous nous parlerons, nous nous raconterons mutuellement nos journées, échangerons nos vues sur la vie, en saurons plus l'un sur l'autre que n'en savent certains de nos amis les plus proches.

Un jour, il faudra que tu écrives sur les habitacles de voiture, il me disait en se tournant vers moi [...]. Un jour il faudra que tu essaies de dire tout ce que ces intérieurs feutrés racontent sitôt qu'on y pénètre. L'habitacle et son occupant comme un monde éphémère, une parenthèse, une île."

Liens ponctuels et ténus

Imperceptiblement d’abord, puis avec une ampleur inattendue, l’appel de la route fait son œuvre. Les départ reprennent, les absences se prolongent et, au fil des pages, le dévoilement de ce qui anime l’Autostoppeur se précise, étrange poétique des liens ponctuels et ténus, à l'échelle des kilomètres parcourus, liens forts tout de même. Les dernières lignes le confirmeront.

Ce roman est également l’occasion de découvrir, par le biais de sa couverture, la sériePeoples in cars du photographe Mike Mandel, ainsi que, subrepticement placé dans la bibliothèque puis la main de Sacha, l’ouvrage Auto-stop ! : Guide pratique et humoristique de l'auto-stoppeur d’Yves-Guy Bergès.


Sylvain Prudhomme, Par les routes, L’arbalète Gallimard, Paris, 2019.
Mike Mandel, People in Cars, Stanley Barker, London, 2017.
Yves-Guy Bergès, Auto-stop ! : Guide pratique et humoristique de l'auto-stoppeur, Fayard, Paris, 1961.

 

(Texte : Cornelia Hummel, Genève, Suisse / Crédits photo : Mike Mandel)