L’aire d’autoroute, nouvelle Babel

Qu’en est-il de la vie lorsqu’elle s’arrête sur une aire d’autoroute, en bord des axes de grande vitesse et d’afflux de corps et de marchandises ? Des jours et des nuits sur l’aire, film documentaire d’Isabelle Ingold, capte à merveille ce lieu hors espace-temps, à la fois fuyant mais immuable, entre mouvement et inertie, en suspension. 

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Au milieu de champs voués à l’agriculture industrielle, dans la plaine Picarde au nord de Paris, une aire d’autoroute ouverte 24h/24, avec sa station service, ses cafétérias et deux hôtels pour les automobilistes ou les routiers de passage. Semblable aux autres aires où se suspendent les heures et les corps, elle a quelque chose de fascinant. Avec une régularité de métronome, elle attire une foule éclectique, fourmilles d’échanges commerciaux (essence, services, alimentation…) et pourvoient des emplois qui rendent hommes et femmes quasi invisibles. Mis en image par Vivianne Peremulter et réalisé par Isabelle Ingold, Des jours et des nuits sur l’aire célèbre un lieu où le monde gravite hors-champ, mais où se dénouent les enjeux de la mondialisation.

Poste d’observation
« Au cours d’un trajet en voiture, je me suis arrêtée sur une aire pour dormir un peu, raconte Isabelle Ingold, évoquant l’étincelle du projet. A mon réveil, je me suis baladée sur le parking des poids-lourds. En regardant leurs plaques, j’ai remarqué que toutes provenaient des pays les plus pauvres d’Europe. Il m’a semblé intéressant de parler de ce que cette Europe devient aujourd’hui à partir d’un lieu de passage où ses enjeux et ses conséquences sont circonscrits. J’ai écrit le projet, j’ai fait des repérages. Il me fallait une aire d’autoroute avec une très grande fréquentation. » Celle-ci se trouve dans l’axe Nord-Sud, entre Paris et Lille entre l’A1 et l’A23, à la jonction des trafic Nord-Sud et Est-Ouest. Le film dresse le portrait en mode anthropologique des habitants passagers, éphémères ou réguliers de ce bout de bitume arraché à la vitesse kilométrique le temps d’une heure, d’une nuit ou d’un week-end chômé. Bruissant de leurs pensées les hectares de bitume éclairés nuits et jour deviennent le théâtre des ravages des délocalisations couplées à la précarisation austère qui frappe les populations depuis 2008. « Suite à la crise qui a commencé à sévir en Espagne, les routiers sont tellement menacés par le chômage qu’il sont forcés d’accepter les abus, les mauvaises conditions de travail et les salaires au rabais. »  L’aire agit comme un aimant pour ces protagonistes fourbus par les kilomètres avalés et, pour le spectateur, comme un véritable poste d’observation de l’Europe d’aujourd’hui, où apparait crûment la violence de la concurrence d’un marché unique, la nostalgie du déracinement et les solitudes contemporaines.

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« La nationalité du camion indique le contrat de travail, note Isabelle Ingold, pas la cabine ni l’adresse de l’entreprise. Une entreprise française ou belge peut ainsi établir des contrats depuis des pays de l’est, et leur droit qui est très avantageux pour eux. Pas pour les travailleurs. Ils se retrouvent sur l’aire, discutent ou tentent de communiquer car ils parlent différents langues. Ils viennent d’Espagne, du Portugal, d’Estonie, de Roumanie. Cette aire, c’est comme c’est une nouvelle Babel, qui nous donne à voir l’ambivalence entre ce qu’est l’Europe et ce qu’elle pourrait être.» Télescopage des époques et des géographies, quand le film montre ce vieux routiers estonien qui raconte l’importance du 1er mai, «journée des prolétaires» tout en racontant que la route l’empêche d’y participer chez lui…

Anthropologie routière
Sur cette aire en marge des flux autoroutiers, le documentaire déploie un regard anthropologique sur les relations humaines qui s’y tissent, sous le signe de la transaction. Pas question de transaction commerciale, mais d’échanges d’expériences, de conseils, de tuyaux. « Voir les plus jeunes aider les plus vieux –souvent d’origines et de langues différentes – à remplir des fiches de salaire, faire valoir leurs droits auprès de leur employeur, échanger autour de la politique des gouvernements et du poids du patronat, c’est véritable leçon politique. Et tout cela se passe sur un espace/temps singulier, dans ce lieu conçu pour accompagner la circulation et la consommation. » Les habitants ou habitués de ce lieu sont un peu l’ünter prolétariat de l’Europe. Parmi eux, les femmes qui travaillent dans les installations commerciales, restauration, hôtels de l’aire en sont des représentantes édifiantes. Ainsi cette scène entre trois employés, soulignant le fait que dans ces jobs le plus souvent nocturnes, on trouve depuis 2014 une plus forte proportion de femmes célibataires ou divorcées…

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Au premier regard contemplatif, le film devient une ethnographie de la saudade made in Europe, un lieu où les discussions passagères, les mystères et les secrets qui se livrent ou les moments de solitude permettent à chacun de ramener un peu de chez lui et cultiver une nostalgie qui traverse les images de part en part. « Il faut se rendre compte que tout ce que vous avez, ce que vous portez ou utilisez a été transporté par camion. Ces transports routiers sont toujours le nerf du monde moderne. Ils dessinent une nouvelle frontière, entre le bitume et ce qui le borde. Ils en sont les nouveaux cowboys. Ils passent beaucoup de temps seuls, à penser leur situation.» Dans la valse des équipes de jour et de nuit, des camions qui déchargent leurs flots de souvenirs et de ressentiments, de récits de vie, la caméra d’Isabelle Ingold donne corps aux pensées qui s’échappent… Une dimension magnifique, poétique et prégnante du collectif et de son itinérance.


Des jours et des nuits sur l’aire, film documentaire d’Isabelle Ingold, 2016.

Prochaines projections :
Festival Interférences (Lyon, France) – 09/11/2017
Docs en Goguette (Messey sur Grosne, France) – 16/11/2017
Historial de la Grande Guerre de Péronne (France) – 7/12/2017

(Texte : Nicolas Bogaerts, Bruxelles, Belgique / Crédits photo : Isabelle Ingold)